La formation crée la prospérité

Pour comprendre les raisons d’une croissance économique durable et d’un parcours jalonné de succès sur le marché du travail, aborder le thème de la formation est incontournable. Un plus grand apport d’argent n’est pas forcément nécessaire à l’amélioration de la formation. 

Ludger Wössmann (NZZ, 21.10.2015, Rubrique Economie, page 29)

En matière de politique économique, le temps manque toujours pour considérer les choses à long terme. C’est le plus souvent l’état de crise qui règne – crise financière, de l’euro, de l’immigration – et il y a donc des choses plus importantes à faire ; ou encore croit-on devoir agir dans des délais très serrés car la conjoncture est en phase de ralentissement. Les fondements de notre prospérité s’en retrouvent facilement oubliés. Que peut donc faire le monde politique pour soutenir à long terme une forte productivité économique, qui assurera notre bien-être et celui de la génération suivante ?

Depuis un certain temps déjà, la recherche souligne le rôle essentiel de la formation dans ce contexte. Qui pourrait penser le contraire ? Pour autant, à quel point une bonne formation est-elle vraiment décisive pour l’économie ? Et que devrait faire le monde politique pour améliorer le niveau de cette formation ? Ce sont là des questions auxquelles l’économie de l’éducation a apporté quelques réponses significatives ces dernières années. Vue de la perspective économique, la formation se comprend comme un investissement dans les connaissances, les compétences et les capacités de la population. Grâce à elle, il est possible de travailler de manière plus productive, de développer et de mettre en œuvre sa créativité.

Le capital-savoir des pays

Pour bien représenter l’importance de l’éducation dans la prospérité des pays, procédons à une petite expérience.  Imaginez-vous que vous vous situiez en 1960 et que vous deviez prédire quelle région du monde décollera ou non sur le plan économique, durant les 50 prochaines années. A cette époque, les pays d’Amérique latine étaient presque deux fois plus riches que ceux de l’Asie orientale, tout comme la moyenne des années passées à se former était bien plus élevée. L’Amérique latine semblait alors prête à rejoindre les rangs des pays riches dans le monde.

Or, nous savons aujourd’hui que la situation a évolué tout à fait différemment. Les habitants de l’Asie orientale sont aujourd’hui sept fois plus riches que leurs grands-parents au bas mot, selon le produit intérieur brut par tête. En comparaison, ceux de l’Amérique latine ne le sont que deux fois et demie. Comment expliquer le miracle économique en Asie orientale? Et l’énigme de la croissance en Amérique latine ? La raison ne se trouve en aucun cas dans le nombre d’années passées à se former. Peut-être qu’une année de formation en Amérique latine dispense un volume bien différent de connaissances et de compétences qu’une année en Asie? Lorsque l’on compare les performances réalisées lors de tests internationaux portant sur des connaissances basiques en mathématiques et en sciences naturelles depuis les années 1960, le résultat est frappant : les écoliers asiatiques sont en avance de trois ans sur leurs camarades d’Amérique latine.

Les analyses empiriques ont démontré que ces différences de compétences au sein de la population –  le capital-savoir des pays – expliquent la lente croissance de l’Amérique latine et son contraire en Asie orientale, statistiquement parlant. C’est d’ailleurs aussi le cas pour le développement encore plus lent observé en   Afrique subsaharienne. Lorsque l’on prend en considération les disparités nationales en matière de capital-savoir, il ne subsiste plus de différences significatives entre les pays en termes de croissance économique.

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Durant les années 1960, de nombreuses personnes, tant au Pérou qu’en Corée du sud, étaient des paysans  qui pouvaient tout juste nourrir leur famille. Aujourd’hui, le petit-fils du cultivateur de maïs péruvien, qui a suivi une formation de 10 ans, effectue des tâches simples dans une petite entreprise. Sa situation est meilleure que celles de ses grands-parents, mais pas de beaucoup. En comparaison, le petit-fils du cultivateur de riz coréen a lui un poste à haute valeur ajoutée dans une société informatique située dans une métropole en pleine effervescence. Sa situation n’a plus rien en commun avec celle de la génération de ses grands-parents.

Si l’on observe le graphique des 59 pays disposant de données informatives, on constate indubitablement le lien entre performances éducatives et croissance: meilleures elles sont, plus élevé sera le bien-être économique. Pour le modèle le plus simple, les facteurs explicatifs sont le niveau du revenu par tête et le nombre d’années de formation. Si l’on ne tient pas compte des performances éducatives, ce modèle ne peut pas expliquer plus de 25% des différences de croissance entre les pays listés. Ce qui revient à dire que si l’on tient compte des performances éducatives, on peut s’expliquer 75% de toutes les différences de croissance. Est-on attentif à ces performances, l’effet des années de formation s’en trouve-t-il évacué. Autrement formulé, la formation scolaire n’a d’impact économique qu’à partir du moment où elle transmet aussi des compétences. Il ne suffit pas de fréquenter assidûment les bancs de l’école ni ceux de l’université ; tout dépend de ce que l’on y apprend.


Bildung Wohlstand Schulwahl Wettbewerb Schweiz

Wirtschaftswachstum = croissance économique
Bildungsleistung = Performances éducatives

*Croissance économique : taux de croissance annuel moyen du produit intérieur brut par tête, exprimé en pourcents, entre 1960 et 2000. Performances éducatives : résultats des tests internationaux de mathématiques et de sciences naturelles recueillis entre 1964 et 2003, exprimés en points exponentiels PISA.


L’impact des performances éducatives est considérable. Si l’un des pays considérés améliorait ses performances éducatives de 25 points PISA – ce à quoi sont parvenues l’Allemagne et la Pologne au cours de ces dix dernières années – son taux de croissance annuel serait d’un demi pourcent plus élevé. Sur une période de 50 ans, cela correspondrait à une augmentation du revenu par tête de plus d’un quart. L’impact des performances éducatives demeure inchangé pour le cas où d’autres facteurs sont pris en compte comme par exemple l’ouverture aux marchés internationaux, la sécurité des biens, la situation géographique dans les Tropiques, la fertilité ou le capital. En principe, l’origine de ce phénomène pourrait également être inversée (la croissance amène de meilleures écoles) ou se loger dans des facteurs institutionnels ou culturels ignorés qui influeraient tout autant la croissance que les performances éducatives. Pourtant, les recherches les plus récentes tendent à montrer qu’il s’agirait en fait d’un effet originel des performances sur la croissance. De plus, il ressort qu’autant une bonne base éducative générale au sein de la population que des performances de pointe en nombre suffisant impactent la croissance économique. Les deux facteurs sont déterminants, c’est pourquoi on ne devrait jamais opposer la formation globale et les performances de pointe, ni les faire jouer les unes contre les autres.

Pourquoi Max Weber avait apparemment tort

Historiquement parlant, la recherche est longtemps partie du principe que la formation n’avait pas joué un grand rôle dans l’industrialisation. Max Weber, par exemple, justifiait les meilleures performances économiques des Protestants par rapport aux Catholiques par une éthique du travail spécifiquement protestante.  Du point de vue de l’économie de l’éducation, cela s’explique autrement. Martin Luther avait déjà en son temps postulé que chaque bon chrétien devrait lire la parole de Dieu par lui-même. Or, pour ce faire, il fallait être capable de la lire. C’est pourquoi Martin Luther sermonna les princes afin qu’ils construisent des écoles et enjoignit aux parents d’y envoyer leurs enfants afin qu’ils puissent lire la Bible. En conséquence de quoi, les Protestants acquirent un meilleur niveau éducatif que les Catholiques.

Nous devons à l’exactitude prussienne (celle de l’Empire de Prusse, ndlt.) le fait que nous puissions aujourd’hui tester empiriquement de telles explications. Grâce à des recensements de population exhaustifs et à des techniques informatiques modernes, il a été possible de démontrer ce que Weber ne pouvait que soupçonner : à la fin du 19e siècle, les Protestants avaient bel et bien une structure économique et des revenus plus élevés que les Catholiques. De plus, il ressort que les régions protestantes montraient un taux de fréquentation scolaire et d’alphabétisation bien plus élevé que les catholiques. L’avance des Protestants en matière d’éducation était si conséquente qu’il est plausible qu’elle explique entièrement leur avantage économique. L’explication éthique de Weber – qui se résume à travailler plus durement et économiser – ne tient plus la route. Le succès économique protestant semble de fait reposer largement sur une formation de meilleure qualité.

Ces dernières années, diverses études sont venues renforcer le rôle de la formation dans l’explication du développement économique. Ainsi, ce sont précisément ces régions prussiennes – qui déjà au début du 19e siècle montraient un meilleur niveau éducatif – que l’industrialisation s’est faite plus rapidement et systématiquement au cours du siècle. Le niveau de formation de la population a conditionné l’adaptation aux nouvelles technologies venues d’Angleterre et le développement économique. A noter que la formation a également joué un rôle important dans la baisse du taux de natalité observé à la suite du renouvellement générationnel.

La voie royale pour sortir de l’inégalité

Une bonne formation rapporte individuellement à chacun. Selon les chiffres de l’OCDE, le taux de chômage chez les personnes ayant un diplôme de haute école  est de 2,7%, celui des personnes dotées d’un CFC de 3,3% et celui des personnes sans diplôme de 8%. Tous les pays n’ont pas un taux de chômage aussi bas. En Allemagne, malgré une bonne conjoncture, les personnes sans diplôme sont 20% à pointer au chômage, celles qui possèdent un diplôme d’apprentissage sont 5% et pour celles qui ont un diplôme de type maturité, le chômage est de 2,5%.  Dans l’économie moderne, l’inoccupation la plus répandue est avant tout un phénomène touchant les moins qualifiés. C’est pourquoi une bonne formation est la meilleure garantie contre le chômage.

Parmi les personnes en emploi également, une bonne formation conduit à un meilleur parcours professionnel. Si l’on mesure la formation par le nombre d’années nécessaires à l’obtention du diplôme désiré, on constate que chaque année de formation supplémentaire augmente le niveau de rémunération de 7 à 10%. A titre d’exemple, des études universitaires de 5 ans mènent en moyenne à un revenu supérieur, compris entre un tiers et 50% de plus.  Une abondante littérature tend à montrer que cette corrélation est un effet de causalité de la formation supplémentaire. Dans l’étude Piaac, « l’étude Pisa des adultes », la formation se mesure également au moyen des compétences développées. On y voit un lien étroit entre compétences et niveau de revenu individuel. En Allemagne par exemple, chaque progression sur l’échelle des compétences Piaac,  qui compte 5 degrés, se traduit par une augmentation moyenne de revenu de 25% – ce qui signifie plus de 650 euros par mois par degré.

L’importance de la formation s’agissant d’employabilité et de revenus, s’applique également au thème, abondamment débattu, des inégalités. Le fait que les personnes mieux formées aient plus de succès sur le marché du travail contribue de fait à l’inégalité. C’est pourquoi un système éducatif  qui parvient à offrir une bonne formation à un nombre aussi grand que possible de personnes, d’autant plus si elles sont issues de catégories défavorisées, représente la voie royale pour sortir des inégalités. Un tel système place ces personnes dans une situation qui leur permettra plus tard de subvenir seules à leurs besoins. De ce fait, l’objectif de développement principal devrait consister, dans les pays riches et dans les pays pauvres, à ce que tous les enfants et les jeunes accèdent aux compétences de base qui leur permettront une implication féconde au sein du marché du travail moderne.

Examens externes et concurrence

Comment obtenir de meilleurs résultats en matière de formation ? Il s’agit dans ce cas aussi de l’un des thèmes majeurs de l’économie de l’éducation. Etonnamment, la recherche empirique a montré qu’il ne s’agit pas en premier  lieu d’injecter plus de ressources financières dans le système scolaire. Des dépenses plus élevées, de plus petites classes ou un meilleur équipement informatique ne conduisent pas systématiquement à de meilleures performances en lecture, mathématiques ou sciences naturelles. C’est vrai autant en comparaison  internationale qu’au sein même des pays étudiés. Ce qui compte réellement dans la perspective d’une prospérité future, ce sont les compétences acquises. Les conditions-cadre du système éducatif sont d’une importance majeure car ce sont elles qui, au sein d’une institution, déterminent s’il vaut la peine de s’engager pour de meilleurs résultats, enseignants et élèves compris. En clair : pour atteindre un meilleur niveau de compétences, il est nécessaire que les élèves soient motivés par l’apprentissage et les maîtres par l’enseignement.

Les examens externes assument ici un rôle significatif. L’analyse des tests internationaux a révélé que les performances (des élèves) sont bien meilleures là où il existe des examens finaux extérieurs. C’est ce qui ressort de l’analyse comparative des Bundesländern allemands, dont la moitié passait jusque vers 2005 un examen final centralisé externe tandis que le restant ne le faisait pas.  Une structure d’examen externe responsabilise les participants quant à leurs résultats finaux et rendent les efforts fournis visibles pour les autres, ce qui se rentabilise par la suite. En Allemagne justement, il a été démontré que la corrélation entre les notes de maturité « externes » et les revenus futurs est bien plus forte qu’avec des notes sanctionnant des examens locaux. A ce titre, il est intéressant de constater qu’il existe en Suisse et en Allemagne une très forte adhésion à l’idée des examens externes. Un sondage récent a montré que plus de 75% des Suisses se sont prononcés en faveur d’examens externes et identiques sur tout le territoire, pour les apprentis et les gymnasiens.

En outre, des études internationales soulignent que les élèves apprennent bien davantage dans des établissements jouissant d’une indépendance accrue. Pour autant, une plus grande autonomie va de pair avec des examens externes. Une politique de formation engrange des succès en établissant des objectifs et en faisant passer des examens externes, tout en laissant les écoles déterminer de quelle manière elles atteindront ces objectifs. Les écoles ont en effet besoin de plus d’autonomie en matière de gestion de leur personnel et des tâches quotidiennes.

Enfin, la concurrence entre les écoles se révèle être décisive dans la quête de la meilleure formation car elle offre le plus grand choix possible aux parents quant aux moyens d’atteindre ses objectifs. Si les écoles sont mises en compétition pour attirer les préférences des parents, ces derniers seront en mesure de choisir ce qui leur semble le meilleur et les mauvaises écoles perdront leurs élèves. Des études internationales ont démontré que les systèmes éducatifs les plus performants sont ceux qui comptent les plus d’écoles privées bénéficiant de soutiens gouvernementaux. Si l’ensemble des écoliers bénéficie – indépendamment des ressources financières familiales- d’un accès identique à des écoles différentes, il en résulte une concurrence entre établissements dans le but de fournir les meilleures propositions éducatives – soit une concurrence profitable à tous les élèves.

Si l’on regroupe tous les arguments énoncés sous forme de synthèse, il ressort de la recherche menée par l’économie de l’éducation qu’une bonne politique de formation à long terme constitue la meilleure politique économique. Les connaissances, les compétences et les capacités constituent les fondements durables de la prospérité tant individuelle que générale.

Ludger Wössmann

Pfi. Ludger Wössmann est né en 1973 à Sendenhorst en Westphalie. Grâce à ses recherches en politique économique, en économétrie et en histoire de l’économie, il acquiert une reconnaissance internationale en tant que spécialiste de l’économie de l’éducation. Il est professeur d’économie à la Ludwig-Maximilian-Universität de Munich et dirige dans la même ville le Centre l’économie de l’éducation de l’Ifo-Institut. Plusieurs fois invité aux Etats-Unis par les universités de Harvard et de Stanford, ses collaborations avec Eric Hanushek du Hoover Institute ont mené à d’innombrables publications en commun. Wössmann a lui-même étudié à l’Université de Marburg et à l’Université du Kent avant de passer son doctorat à l’Université de Kiel. Il est aujourd’hui Chairman  du Comité de recherche sur l’économie de l’éducation de l’Association économique allemande, coéditeur de revues spécialisées et membre du Conseil académique du Ministère de l’économie allemand, ainsi que du Centre de compétences suisse de l’économie de l’éducation.

Article originaux en allemand sur NZZ.ch

0 réponses

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *