Apprendre, mais pas en classe

Les parents de William ont décidé de le déscolariser pour choisir l’instruction à domicile. Ils ont dû quitter Charmey pour s’installer dans le canton de Vaud, où il n’y a pas besoin d’être enseignant pour en obtenir l’autorisation. Un chamboulement pour toute la famille et un «engagement énorme».

Deux poules, un chat râleur et quelques citations nous accueillent. «Les travailleurs de la pensée.» «Devenez le changement que vous voulez voir dans le monde.» La première est signée William, 6 ans, heureux que ses parents aient honoré la seconde, de Gandhi. Le petit bonhomme a en effet retrouvé sa joie de vivre lorsque Murielle et Fabrice l’ont retiré de son école de Charmey pour le scolariser à domicile.

S’ils ne reviendraient aujourd’hui «jamais en arrière», franchir ce pas ne fut pas tout de suite évident. Il a fallu «prendre sa vie, la retourner, et repartir», confie Fabrice, physiothérapeute. Tout chambouler. Ils ont non seulement pris la responsabilité de l’instruction de leur fils, mais Murielle a arrêté de travailler (elle est créatrice de vêtements) et la famille a dû quitter son village gruérien, donc s’éloigner de ses proches et de ses habitudes, pour s’installer dans le canton de Vaud. Là seulement était possible la concrétisation de son choix, les règles y étant plus souples que dans le canton de Fribourg (lire ci-dessous).

Si c’est ça la vie…

La souffrance de leur fils fut le déclencheur. Le «révélateur» même, disent Murielle et Fabrice. «William est entré en première enfantine, il avait quatre ans et demi», raconte sa maman.

Il pleurait chaque matin, c’était dur pour tout le monde, mais voilà. Nous étions dans le système. Après trois mois d’école seulement, les maîtresses nous ont fait part de leurs inquiétudes, nous disant qu’il ne savait pas encore écrire son nom, qu’elles devaient l’aider à s’habiller. Alors on s’est mis à le booster. On ne se posait pas d’autres questions!»

Toute l’année fut difficile. «William ne comprenait pas le sens de ce qu’il se passait. Pourquoi il était obligé de subir ça. Pour lui, il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de stimuli en même temps, poursuit son papa. On a cherché partout des pistes pour lui trouver des réponses, pour améliorer la situation.» Ils découvrent la pédagogie, les pédagogues, les sciences de l’éducation. La méditation de pleine conscience, le malheur d’autres, l’école libre.

Durant les vacances d’été, une amie demande à Murielle: «Pourquoi ne ferais-tu pas l’école à la maison?» Sa première réponse fut: «Mais non, je ne saurai pas!» Suivie de l’enchaînement des craintes: Et sa socialisation? Le programme? Le qu’en-dira-t-on? Et financièrement?

Le jeu et l’enthousiasme

L’idée fait pourtant son chemin. Fin de l’été 2015, William doit entrer en 2H. «Il était gonflé à bloc, se souvient Murielle. Ça n’a duré qu’une semaine. Puis il nous a dit: “Si c’est ça la vie, alors je ne veux plus vivre…”» Il n’était dès lors plus question de ne pas écouter d’abord cet enfant. De ne pas considérer aussitôt son rythme, sa sensibilité. De le respecter. Ce fut le déclic. Le choix était arrêté. Et toutes les craintes furent levées.

«Plus on fait de recherches – et nous en avons fait beaucoup – plus on se rend compte que l’enfant est fait pour apprendre, confie Murielle. Qu’il est une graine qui a tout en lui pour grandir.» Notamment un dispositif d’apprentissage fantastique, le jeu, et une capacité quasi inépuisable, l’enthousiasme. Et nombre de pédagogues, mais aussi des neurologues (dont le professeur Gerald Hüther), ont démontré que le moteur des apprentissages et du développement cérébral est l’enthousiasme, plus que les directives ou l’entraînement.

«Avec enthousiasme, on peut tout apprendre, et bien plus vite que dans la souffrance. Les empêcher de jouer, apprendre dans la souffrance, ce sont pour moi des concepts totalement fous et contre nature!» précise la maman de William.

La famille est installée depuis le 1er novembre 2015 à Corcelles-près-Payerne. «Quand on est arrivés ici, la sensation de liberté fut intense», confie-t-elle la main sur le plexus. Liberté ne rimant pas avec oisiveté, au contraire. «L’instruction à domicile est un engagement énorme. Ici, l’école, ce n’est pas de 8 h à 12 h et de 13 h à 15 h cinq jours par semaine, mais de 7 h à 21 h, sept jours sur sept.» Murielle saisit toutes les fenêtres ouvertes par son fils. «On s’intéresse aux onomatopées dans une BD et, tout à coup, il me pose des questions sur les planètes. Alors je suis!»

Compétents et créatifs

Chaque activité peut-être source d’apprentissage. Il découvre la valeur des chiffres en jouant aux cartes avec ses parents ou les émotions en visitant l’exposition du Musée d’histoire naturelle de Neuchâtel. William adore les musées. Et puis, il pratique la danse expressive les mercredis soir, nage, skie, s’occupe de Couscous et de Clochette les poules, de Gaston, le lapin sauvé de l’abattoir, il aime les Alphas, la méthode de lecture, joue tous les soirs avec les enfants du quartier, se passionne pour les robots et les périodes historiques.

Jusque-là, tout va bien. Mais demain? Pourra-t-il s’intégrer dans la société, qui n’est pas construite selon ses bases, son rythme, sa liberté? Murielle et Fabrice n’ont pas la moindre crainte. «Dans la majorité des cas, ces enfants passent leur bac par correspondance. On peut aussi entrer à l’université sur dossier. Ou suivre d’autres routes. De compétences, ces enfants n’en manquent pas. Ils sont créatifs aussi. Les entreprises se les arrachent, croyez-moi!»

Depuis des dizaines d’années que des écoles libres existent, des études ont pu être entreprises. «Ces enfants ne deviennent pas marginaux, illettrés ou fainéants, souligne Fabrice. Au contraire, puisqu’ils grandissent et apprennent avec enthousiasme.» Et de citer André Stern, fils du chercheur et pédagogue français Arno Stern, qui n’a jamais suivi une seule leçon de sa vie. «L’effet secondaire de l’enthousiasme, ce sont les compétences. Et l’effet secondaire des compétences, c’est la réussite.»

 

De Priska Rauber dans La Gruyère, www.lagruyere.ch

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